Adieu Monsieur le Professeur, nous ne vous oublierons jamais
- 22.10.20
- Par Elodie Jauneau
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Je suis historienne. J'ai été prof d'histoire. Dans une vie pas si lointaine.
Alors, certes, aujourd'hui, je suis responsable développement dans une grande association caritative.
Mais je suis historienne. Et je reste historienne.
Pour la vie.
Passionnée par cette discipline que d'aucuns voudraient voir figée dans un enseignement immuable.
Passionnée par ses sources aussi riches et variées que le fut notre Histoire à toutes et tous.
Textes, images, photos, dessins, gravures, enluminures, pièces de monnaie, vestiges archéologiques, presse, films, cinéma, poèmes, livres, photos, témoignages, oralités... Autant de sources qui témoignent de notre passé, de notre Histoire, avec un grand H, et qui font ce que nous sommes aujourd'hui et ce que nous serons demain.
Jamais je n'aurais imaginé que ce métier puisse être dangereux.
Jamais je n'aurais imaginé qu'être prof d'histoire, passionné-e et dévoué-e, aurait pu mener à une décapitation par un fou de Dieu, islamiste, au seul prétexte qu'il a voulu enseigner ce qu'était la liberté d'expression en s'appuyant sur des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo.
Je dois être une grande naïve.
Quand j'enseignais (certes, à la fac, dont on peut se dire que les étudiants sont un peu plus éclairés que des collégiens ou des lycéens), j'avais zéro limite dans les supports que j'utilisais. Caricatures, pamphlets, manifestes... toutes les sources, écrites ou iconographiques, aussi polémiques, drôles ou tragiques soient-elles avaient leur place dans mes cours et mes TD. Réfléchir, interpeller, analyser les époques et les mentalités, apprendre du passé pour améliorer le présent et préparer le futur, telles étaient les modestes ambitions que je nourrissais.
Alors, comme tout le monde, je suis restée bloquée dans la sidération après la mort de Samuel Paty.
Sidération, solidarité, rassemblement Place de la République, marches blanches ici ou là, bougies, hommage national, actions, réactions, perquisitions, gardes à vue.
Le même rituel qu'en 2015. Le même rituel à chaque fois.
Toujours le même rituel.
La même tristesse. le même sentiment d'impuissance.
Et la désagréable sensation d'être comme un chien qui aboie quand la caravane de l'horreur passe.
Et maintenant ? Et ensuite ?
Qu'est-ce qu'on fait ?
Collectivement je veux dire. Parce que chacun-e dans son coin, on n'arrivera à rien.
Parce qu'à mon petit niveau, à part porter plainte contre ce sordide connard, bien planqué derrière un pseudo et un compte verrouillé, qui m'a envoyé des insultes racistes et sexistes sur Instagram, et écrire à mon prof d'histoire de lycée pour lui dire que sans lui, je ne serais jamais devenue celle que je suis aujourd’hui et que je ne me serais jamais lancée dans un parcours universitaire aussi long, et dans lequel j’ai eu le privilège de croiser Dominique Kalifa, Gabrielle Houbre, Denis Peschanski ou Michelle Perrot, qu’est-ce que je peux faire?
Me rassembler avec vous place de la République ou allumer des bougies, c’est un peu faible pour lutter contre la violence et la folie meurtrière islamistes.
L’hommage d’hier soir m’est tombé dessus comme une enclume. Cette musique. Ce cercueil. Cette photo. Quelle tristesse.
Adieu Monsieur le Professeur. Nous ne vous oublierons jamais.
Quel cataclysme pour notre République...
Quel drame pour la démocratie...
Quelle violence pour la laïcité...
Quelle atteinte à la liberté d’expression...
Je suis tellement triste et en colère.
J’en veux tellement à celles et ceux qui minimisent depuis si longtemps.
À celles et ceux qui s’accommodent de l’incommodable.
À celles et ceux qui relativisent.
Qui nuancent.
Qui justifient l’injustifiable.
À celles et ceux qui ne nous ont pas protégés, qui ne nous protègent plus et qui ne font rien ou pas assez pour nous protéger maintenant, demain.
Adieu Monsieur le Professeur.
Nous ne vous oublierons jamais.
Je ne vous oublierai jamais.

