Dis, c'est quoi la précarité dans l'Enseignement Supérieur?

précarité université
Tandis que l'UMP et le RUMP trustent les médias et nous font bien rire il faut l'avouer, il y a un sujet qui me tient particulièrement à cœur et qui est actuellement traité au Collège de France: la recherche et des Universités en France.

C'est un peu la marotte de chaque gouvernement nouvellement constitué. Ils s'y sont tous collés et ont tous plus ou moins échoué. Je ne m'attarderai pas sur la LRU que j'ai combattue pendant tout mon cursus universitaire ni sur la réforme du LMD avec laquelle je n'étais pas d'accord non plus.

De toutes façons, c'est bien connu:  les étudiants sont toujours en grève et les enseignants chercheurs ne sont que des grévistes corporatistes qui ne cherchent qu'à défendre leurs petits intérêts sans se soucier le moins du monde de l'intérêt des étudiants. 

C'est à peu près le refrain que j'ai entendu durant mes 13 années passées à l'Université. Oui: 13, vous avez bien lu. 1997-2011. Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler de moi.
 
Pour les néophytes, le LMD est une réforme qui date de 2005 visant à une harmonisation européenne des diplômes universitaires.
La licence en 3 ans a remplacé le DEUG en 2 ans et les maîtrises, DEA et DESS qui s'éffectuaient chacun en 1 ans ont été fondus dans le Master en 2 ans. Cette réforme a donc considérablement alimenté selon moi le fameux "décrochage universitaire" en réduisant considérablement les possibilités de réorientation qui étaient offertes aux étudiants à la fin de leur DEUG ou après leur maîtrise en les enfermant dans des diplômes plus longs. 

Quant à la LRU... C'est une réforme directement héritée de la RGGP de Nicolas Sarkozy.

Avant tout chose, je précise que je ne parle ici que de la filière que je connais, celles des Sciences Humaines, plus vulgairement appelées "Sciences Molles" en opposition avec les Sciences dures dite "nobles", que sont la Médecine, la Chimie et toutes les sciences  "exactes".

Comme si les Sciences Humaines étaient inexactes. Bref. 

Je pense que les différentes réformes universitaires font toutes une grossière erreur: celles de mettre dans le même sac ces deux types de sciences justement. 
Les financements ne sont pas du tout les mêmes entre les sciences dures et les sciences humaines. Attention, je ne suis pas en train de dire que les sciences dures roulent sur l'or et qu'elles n'ont pas dans leurs labos des chercheurs précaires en manque de contrats. Loin de là. 

Mais la précarité des chercheurs est d'autant plus importante dans les sciences humaines que tout le monde se contrefout de ce qu'il peuvent bien chercher.

  • "Ah bon? T'es en thèse d'histoire? Mais tu cherches quoi? On sait déjà tout non?" 
Voilà donc en substance; le second leitmotiv qui a rythmé mes études supérieures.

  • "Comment ça? Tu appartiens à un labo? Avec la blouse blanche et tout le bazar?"
  • "Mais non! Je suis pas en blouse blanche puisque je suis en Histoire!"
  • "Mais alors c'est quoi un "labo" d'histoire?  Ça existe?"
Oui. Ça existe. Et ça rame. Ça rame sévère.

Donc en 2005, je me suis lancée dans une thèse d'histoire.
Timbrée la fille.

Mais comme j'étais plus toute jeune et que tout le monde pensait que j'étais une planquée d'étudiante à vie qui vivait aux frais du contribuable, il a fallu que je trouve un job.

J'ai donc donné des cours particuliers à domicile pendant 1 an. Ça ne m'a pas permis de vivre de façon indépendante, mais j'ai au moins pu payer mes frais de scolarité autour de 300€ et échapper à la Sécu étudiante.

2006: j'ai décroché un vrai job (gloire).
A temps plein. Inutile de vous dire que dans ces conditions, impossible de bosser à temps plein aussi sur ma thèse. J'ai donc profité de la possibilité de "suspendre ma thèse pour raisons professionnelles" pendant un an. J'ai ainsi échappé aux frais de scolarité et j'ai avancé tant bien que mal mes recherches malgré mon job à temps plein.

2007: j'ai décroché le sésame. Une allocation doctorale pour deux ans doublée d'un contrat de monitrice (chargée de TD). 
J'étais donc une "jeune" enseignante chercheuse. J'enseignais entre 6 et 8 heures par semaine sur un an tout en étant payée pour faire avancer ma recherche doctorale. Enfin, la paie n'arrivera qu'en janvier car les procédures administratives sont longues et périlleuses.

J'enseigne donc pendant 5 mois sans un rond avec un contrat rétroactif signé en janvier de l'année suivante.
Vous pourriez vous dire qu'en réunissant toutes ces conditions, ma thèse allait être bouclée en moins de deux. Mais c'est sans compter ce qu'on attend des doctorants en sciences humaines. Ces braves jeunes gens et jeunes filles doivent, en plus de faire avancer leur thèse, publier dans des revues scientifiques et participer à des colloques en France et à l'étranger de façon régulière. Disons que c'est fortement recommandé. Pas obligatoire mais sur le long terme, c'est mieux.

Donc en 2009, au terme de mon allocation doctorale, mes recherches, mon "terrain" comme on dit en sociologie, étaient loin d'être achevées.

Il fallait donc trouver un autre moyen de financement pour la suite de ma thèse. D'autant plus que j'étais désormais indépendante, avec un loyer à payer.
J'ai donc candidaté dans toutes les universités d'Île de France et de province proche pour un poste d'ATER (Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche).

CDD d'un an une seule fois renouvelable qui s'exerce dans les mêmes conditions que celui de monitrice allocataire.

Et j'ai eu un poste (gloire) en 2009.  
Et puis il y a eu la LRU. J'ai été en grève pendant 14 semaines. Au rythme de 2 manifestations et de 2 AG par semaine, j'ai malgré tout réussi à avancer dans mes recherches et à publier mes premiers articles dans des revues scientifiques.

2010: rebelote. Je repostule donc dans les mêmes universités pour décrocher un poste d'ATER.
Bingo ça marche. Sauf que je commence à enseigner sans garantie: 14 heures de TD sans statut, sans paye, sans contrat. Pas grave: on a l'habitude, le problème est réglé dans le courant de l'automne.

2010-2011: dernière ligne droite. La thèse prend forme, elle est bouclée en juin.

729 pages et une soutenance en novembre 2011, avec 343€ à régler puisque je soutiens au cours d'une nouvelle année universitaire.

343€ qui ne me seront jamais remboursés malgré mes démarches, ma situation n'étant pas jugée assez précaire.

14 novembre 2011: me voilà docteure en histoire (Bac + 8) au chômage comme les 3/4 des docteurs en Sciences Humaines.  

Mais je l'ai bien cherché hein! Y a pas idée de se lancer dans un truc dont tout le monde sait que ça ne sert strictement à rien. 

Et encore... Je vous ai épargné mes 2 ans de vacations effectuées aux 2 premiers semestres de 2 années universitaires et payées "à la fin du service"... En juin! 

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6 commentaires

  1. On doit surtout te féliciter pour ce parcours du combattant, ton témoignage est affligeant...

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    1. Merci... La première fois que j'ai rédigé ce truc, c'était au lendemain de ma soutenance. Ça faisait 5 pages... Et c'était encore plus affligeant... J'ai résumé là.

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  2. y faut du courage pour aller au bout de ce parcours du combattant
    et dans le même temps un Lorant Deutch se fait plein de fric en écrivant n'importe quoi et on le prend pour un historien
    pauvre france

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  3. Cette dévalorisation de l'Histoire est affligeante. Mais c'est aussi un calcul. Moins on en sait sur le passé moins on peut réfléchir sur le présent. Le système ultralibéral est mal servi par un peuple conscient de son Histoire. Ce qui doit l'importer à ce peuple c'est l'avenir tel qu'on veut lui vendre aujourd'hui, pas le passé tel qu'il rend, par comparaison et déduction, cet avenir promis très louche.

    Tu as d'autant plus de mérite d'avoir choisi cette filière !

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