15 et 16 août 1944 en Provence: "Ah! Il y a aussi des Françaises!"

Opératrices radio en Provence
Chaque commémoration de la Première ou de la Seconde guerre mondiale me renvoie à mes archives, celles que j'ai soigneusement classées dans des cartons, des boîtes, des classeurs et des des bibliothèques. Il y a deux, au moment de la commémoration du Débarquement en Provence, j'avais déjà publié un billet sur le sujet.

Cette année, après un ultime classement, j'ai retrouvé le livre de Mireille Hui, transmissioniste pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle y raconte toute son expérience dans l'armée et accorde quelques pages au débarquement en Provence.

J'avais envie de le partager avec vous parce que les témoignages de femmes dans l'armée de la Libération sont rares.

C'est chose faite.

"Le 7 août débutèrent les opérations d'embarquement. Je montais avec ma section radio et Mademoiselle Claudet à bord du "Bathory" qui battait le pavillon du Général De Lattre en compagnie du personnel féminin de l'Etat-major. Georgette Aubignac et sa section étaient sur le "Worcestershire", Malou Roy, Berthe Ollagnie et leurs standardistes étaient sur "l’Aerondal Castle". Vingt-huit autres étaient sur le "Circassia". 

Trois journées d'attente, en rade, au cours desquelles nous regardions charger matériels et bagages, néfastes pour nos fameuses panières dont plusieurs passèrent au travers des mailles des filets de chargement, pour couler à pic dans les eaux du port avec leur précieux contenu, au grand désespoir de leurs propriétaires. Un beau matin, nous nous sommes retrouvées en pleine mer, notre bâtiment entouré de centaines de bateaux navigants en direction du golfe de Gênes. […]

Après six jours de traversé, un aide de camp du Général De Lattre, juché dans le nid de pie du "Bathory" aperçut la côte française le 16 août, vers dix-sept heures. Ce fut un moment d'émotion intense. De tous les bateaux jaillit la plus belle Marseillaise que j'ai jamais entendue et chantée. […]

L'ordre tant attendu de débarquer sur le sol de la Patrie fut donné. Nous quittâmes le "Bathory" par les échelles de coupée pour embarquer sur un L.C.I (landing craft infantery), telles des coureurs de marathon, en dépit de la difficulté à nous mouvoir aisément avec notre pesant barda: sac à dos, ceinture de sauvetage, gourde, gamelle, first aid au ceinturon, et bien d'autres impedimenta, nos têtes enfouies dans les épaules jusqu'au casque lourd, la gorge et les yeux irrités par le brouillard des fumigènes, dans une ronde infernale d'explosions de bombes et de projectiles de D.C.A, dont les éclats retombaient sur le bateau avec un bruit métallique.

Vers dix-neuf heures, une douzaine de bombardiers allemands "Heinkel 111" avaient surgi des collines, prenant pour objectifs les bateaux et les plages, lâchant de nombreuses et meurtrières bombes antipersonnelles qui touchèrent légèrement le "Bathory" que nous venions de quitter. Enfin, après avoir tourné longtemps en rond, le L.C.I racla le sable de la plage de la Foux, au fond du golfe de Saint Tropez. Nous le quittâmes le plus vite possible, presque à pied sec, le cœur battant.

C'était un premier contact brutal avec la terre d'une France que je ne connaissais pas. La nuit étant tombée, nous nous engageâmes dans un étroit sentier balisé par des lucioles, le Génie n'ayant pas eu le temps de nettoyer toute la plage: on se cramponnait au ceinturon de celui ou de celle qui nous précédait. Enfin, nous nous rassemblâmes sur la route côtière et les langues se délièrent! Nous fûmes surprises par l'activité des brancardiers. Nous apprîmes que les bombardiers avaient tué une quinzaine d'hommes. Ils en avaient blessé une soixantaine, presque tous des monteurs de ligne de la 806 débarqués peu de temps avant nous. Le chauffeur du Général De Monsalembert, Philippe Manseur faisait partie des tués.

Je tiens à rectifier une erreur. On voit souvent, dans les revues et les livres une photo de trois jeunes femmes débarquant du L.C.I "U S 33" sur une plage de Provence. Elles sont présentées comme des infirmières ou des ambulancières.


Il s'agit en fait de trois Merlinettes de la sectionAubignac: Yolande Falgurole, Solange Nicoleau, et Mimie Cerdan. […]


Je précise que nous n'avons pas été les premières femmes à débarquer en Provence. Dans la nuit du 14 au 15 août, Suzanne Tillier, sous-lieutenant ambulancière aux commandos d'Afrique, avait touché terre au Rayol Canadel avec l'Etat-major du lieutenant-colonel Houyet. Elle était accompagnée de deux infirmières de la formation Spear.


Au cours de la journée du 15 août, deux groupes de seize ambulancières débarquèrent au volant de leurs sanitaires à la Nartelle avec le C.C1 (Combat command numéro 1) du Général SUDRE. Les infirmières de l'hôpital d'évacuation "422" débarquèrent avec nous. Dans la nuit du 16 au 17 août, deux cents femmes de l'Armée française avaient retrouvé le sol de leur Patrie en Provence.


Mêlées aux colonnes de la 3e D.I.A (Division d'Infanterie Algérienne) et de l'Etat-major, en file indienne de chaque côté de la route pour laisser le libre passage aux véhicules, nous partîmes vers Cogolin, à pied en pleine nuit.


Avec les émotions de la journée, le barda sur le dos, les jambes étaient lourdes. A l'entrée du village libéré quelques heures plus tôt par les Américains, il fallait bien annoncer à ses habitants l'arrivée de l'Armée française! Un retentissant "C'est nous les Africains qui arrivonsde loin..." les fit jaillir du lit en pyjama et en chemise de nuit. Ils ouvrirent précipitamment portes et fenêtres pour acclamer leurs compatriotes. A leur grande surprise ils reconnurent des voix féminines, "Ah! II y a aussi des Françaises !"

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6 commentaires

  1. Merci à elles et merci à toi de les rappeler à notre souvenir.

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    1. Mais de rien! Mes placards débordent d'archives qui ne demandent qu'à être partagées!

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  2. Oui, elles étaient bien présentes les Françaises, Gloire à Elles!

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  3. Elody , je te mets un commentaire ici au sujet de la première guerre mondiale .....
    J'ai entendu un historien super interessant qui disait que les affiches de la mobilisation générale et de la requisition des chevaux avaient été imprimées dés 1904 , c'est à dire dix ans avant le début de la guerre ...... C'est hallucinant ce truc ............. Cet historien s'appelle "Jean Pierre Guéno" .....
    http://www.pelerin.com/Un-patrimoine-pour-demain/2014-l-annee-du-centenaire-de-la-Grande-Guerre/La-Premiere-Guerre-mondiale-vue-par/Jean-Pierre-Gueno-ecrivain-et-historien-Je-suis-un-passeur-de-memoire .........

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    1. Merci Stéphanie.
      Alors d'abord (oui je suis tatillonne mais c'est comme ça), Jean-Pierre Guéno qui est un grand spécialiste de la Première Guerre mondiale, pour des raisons avant tout personnelles et c'est tout à son honneur, n'est pas un historien.
      Ensuite, rien de surprenant à ce que la réquisition des chevaux ait été envisagée et organisée 10 ans avant la guerre. En effet, les relations diplomatiques étaient ce qu'elle étaient et l'idée d'une guerre (mondiale ou pas) était déjà bien ancrée dans les esprits, y compris 10 ans avant.
      Pour comparer, en 1927, Joseph-Paul Boncour est devenu le rapporteur de "la loi pour l'organisation de la nation en temps de guerre", soit 12 ans avant le début de la seconde, si tu vois ce que je veux dire.

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