Pourquoi il faut lire Le Consentement de Vanessa Springora

Je viens de finir Le Consentement de Vanessa Springora.
Je suis bouleversée, scandalisée, en colère, émue, admirative.
Son récit est glaçant, pudique et magistral à la fois.
Elle décortique jusque dans ses recoins les plus inaccessible cette notion de consentement qui est au cœur des relations victime / agresseur et qui retient en otages toutes les victimes qui ont consenti et qui, parce qu'elles ont consenti, considèrent qu'elles ne peuvent pas, n'ont pas le droit, de se poser en victimes.


Lisez Le Consentement. Il faut lire Le Consentement.

Le rôle de bienfaiteur qu'aime se donner G. dans ses livres consiste en une initiation des jeunes personnes aux joies du sexe par un professionnel, un spécialiste émérite, bref, osons le mot, par un expert. En réalité, cet exceptionnel talent se borne à ne pas faire souffrir sa partenaire. Et lorsqu'il n'y a ni souffrance ni contrainte, c'est bien connu, il n'y a pas de viol. Toute la difficulté de l'entreprise consiste à respecter cette règle d'or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C'est atroce, mais solide. L'abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu'on en ait clairement conscience. On ne parle d'ailleurs jamais "d'abus sexuel" entre adultes. D'abus de "faiblesse", oui, envers une personne âgée par exemple, une personne dite "vulnérable". La vulnérabilité, c'est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que G. peuvent s'immiscer. C'est l'élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans les cas d'abus sexuels ou d'abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu'on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s'est empressé d'en profiter ?  Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m'y reconnaître.

L'auteure dénonce aussi, avec justesse et courage, la complaisance et la bienveillance dont bénéficient les prédateurs sexuels comme Gabriel Matzneff selon qu’ils sont "artistes" ou non.


J'ai longtemps réfléchi à cette brèche incompréhensible dans un espace juridique pourtant très balisé, et je n'y vois qu'une seule explication. Si les relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans sont illégales, pourquoi cette tolérance quand elles sont le fait du représentant d'une élite - photographe, écrivain, cinéaste, peintre ? Il faut croire que l'artiste appartient à une caste à part, qu'il est un être aux verrtus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d'une oeuvre originale et subversive, une sorte d'aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle doit s'effacer.Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de quatorze ans, aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel. 

Elle revient également sur un moment-clé de cette bienveillance, de cet entre-soi d'intellectuels complaisants les uns avec les autres. La remise du Prix Renaudot à Gabriel Matzneff en 2013. Elle cite un passage de son discours dans lequel il répond aux trop rares journalistes qui se sont élevés contre cette distinction:


Juger un livre, un tableau, une sculpture, un film non sur sa beauté, sa force d'expression, mais sur sa moralité ou sa prétendue immoralité est déjà une spectaculaire connerie, mais avoir en outre l'idée malsaine de rédiger ou de signer une pétition s'indignant du bel accueil que des gens de goût font à cette oeuvre, une pétition dont l'unique but est de faire du tort à l'écrivain, au peintre, au sculpteur, au cinéaste, est une pure dégueulasserie.
"Une pure dégueulasserie?" Et se taper des "culs frais" à l'étranger, grâce aux droits d'auteur qu'on a amassés en décrivant ses ébats avec des collégiennes, avant de publier sur Internet leurs photos, sans leur consentement et sous couvert d'anonymat, on appelle ça comment?

Le livre s’achève sur un avertissement au lecteur en guise de post-scriptum. Mettre en garde chacun et chacune des lecteurs et lectrices de Matzneff, c’était possible. C’était faisable. C’était nécessaire. C’était indispensable de prévenir que non, Matzneff n’était pas dans la fiction. Il a passé une partie de sa vie d’écrivain à raconter sa vie de pédocriminel.
Ainsi s’achève le récit de Vanessa Springora qui prévient ses lecteurs et ses lectrices qui viennent de lire Le Consentement:


Entre les lignes, et parfois de la manière la plus crue, certaines pages des livres de G.M. constituent une apologie explicite de l’atteinte sexuelle sur mineur. La littérature se place au-dessus de tout jugement moral, mais il nous appartient, en tant qu’éditeurs, de rappeler que la sexualité d’un adulte avec une personne n’ayant pas la majorité sexuelle est un acte répréhensible, puni par la loi.Voilà, ce n’est pas si difficile, même moi, j’aurais pu écrire ces mots.

Lisez Le Consentement. Il faut lire Le Consentement. 

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2 commentaires

  1. Mon prochain achat lecture.
    Même si je lis beaucoup plus en été, je fais le plein pendant le reste de l'année.

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