Confinement. Episode 26. La bulle du monde d'après

Plus solidaire, moins polluant, plus féministe, plus écolo, plus responsable, plus bienveillant, plus proche, plus court, moins de voitures, plus de vélos, plus uni, moins loin, plus naturel, plus respectueux, moins chimique, plus égalitaire, plus juste, moins éloigné, plus réaliste, moins théorique, plus français, plus en France, plus de France, plus près de chez soi, moins loin de ses proches, plus concerné, moins politicien, plus pragmatique, plus urgent, moins égoïste, moins de pression, plus de télétravail, moins de pétrole, plus d’électricité, moins de bouchons, plus de circulation douce, plus de fraternité, moins d’aveuglement, plus de dettes, plus d’entraide, moins ignorant, moins de travail, plus à l’écoute, plus de profs, plus de personnels soignants, moins hypocrite, plus de loisirs, moins méprisant... 

Tout le monde réfléchit au monde d’après

Dans son salon, en visio avec les potes, derrière son écran, au Café du Commerce virtuel, dans les instances des partis, entre les partis. 
La gauche réfléchit à la gauche de demain. La droite réfléchit à la droite de demain. Le Gouvernement réfléchit à sauver ses fesses. 
Moi-même, dans mon petit périmètre, je réfléchis. Que changer? Pourquoi changer? Pour quoi faire? Avec qui? Dans quelles conditions? Pour qui ?
Arrêter le McDo, arrêter de passer commande chez Amazon, arrêter de partir à l’autre bout du monde quand des villages, des plages, des monts et des vallées, en France, nous tendent les bras.
Arrêter d’acheter des tomates en mars et des fraises à Noël (bon là, j’avoue, je ne suis pas concernée).
Arrêter d’aller au cinéma dans des multiplex qui te vendent ta place 15 balles quand ton cinéma de quartier, pas toujours à la page, te propose un autre film à 6€ la place.
Quelle urgence y a-t-il à se procurer un bouquin, une fringue, une déco, en livraison express premium privilège en moins de 24h?
Comment en est-on arrivés à ce que des gens soient prêts à faire 1h30 de queue pour acheter un Big Mac qu’ils vont engloutir en 5 minutes ?
À partir de quand on s’est dit que les rues et les boutiques devaient être éclairées en pleine nuit au point qu’on y voit dans la rue comme en plein jour?
À quel moment nos cantines scolaires se sont transformées en succursales de réchauffage d’une bouffe insipide et dégueulasse servie en barquette plastique?
À partir de quand en est-on arrivés à être obligés de faire 30 ou 50 bornes pour trouver un médecin?
À quel moment on se dit que c’est une bonne idée de se faire livrer un Bo bun à 20h parce qu’on en a trop envie et tant pis si le livreur est payé au lance-pierre par une plateforme de livraison à domicile qui piétine allègrement les droits des salariés?
À partir de quand on en est arrivés à se foutre littéralement des conditions de vie et de travail de nos profs et de nos personnels soignants? Des caissiers et caissières? Des manutentionnaires? Des intermittents? Des ouvriers et des ouvrières?
À quel moment le chacun pour soi est devenu la règle à suivre pour être heureux chacun de son côté?
À quel moment critiquer une loi parce qu’elle apporterait plus de droits à d’autres que soi est devenu la règle?
Il y a quelques jours (ou semaines je ne sais plus... puisque nos repères spatiotemporels confinés échappent à tout contrôle), je parlais dans ce blog de charge mentale.
Telle est ma charge mentale.
Où suis-je? Où vais-je? Dans quel état j’erre?
Où sommes-nous? Où allons-nous? Dans quel état errons-nous? Et pour aller où?

Vous avez deux heures.

Dans tous les partis, ça réfléchit dans tous les sens. Ça constate. Ça fait des états des lieux. Ça se désole. Plus jamais ça, il faut tout changer.
Les chefs et cheffes à plumes s’agitent en mode multimodal. Dans des tribunes. Dans des boucles WhatsApp, Telegram, Zoom, StarLeaf. Dans des meetings virtuels sur les réseaux sociaux.
Mais que va-t-il en sortir? Quand va-t-il en sortir quelque chose? Dans un an? Dans deux ans? Il sera trop tard. Trop tard pour tourner la page. Tourner les pages. Tourner toutes les pages de ce bouquin interminable qui nous conduit dans un mur aussi haut que celui qui sépare le royaume des Sept Couronnes des terres glacées et sauvages, et dans lequel on n’a pas fini de se cogner.
À quel moment les égos politiques vont être mis de côté pour s’unir réellement en faisant abstraction de ces connards qui "refusent de participer à l’union s’ils n’en sont pas à l’initiative"? Ces mêmes connards suivis aveuglément par des militants et des militantes qui, ceintures et bretelles, obéissent à leurs chefs et cheffes à plumes en mode "s’ils ont dit non, c’est non. S’ils n’y vont pas, je n’y vais pas non plus", alors que toutes et tous crèvent d’envie de faire bouger les lignes, de passer à autre chose que cette verticalité moribonde.

Le monde d’avant vient d’exploser. Mais il est increvable.

Tel un phénix, il va renaître bien plus vite que le monde d’après qu’on a toutes et tous envie de construire. Le monde d’avant, increvable, va manger tout cru l’embryon du monde d’après qui essaie d’émerger.
Lundi 11 mai et les jours qui suivent, les mogwais 5.0 du confinement vont (re)devenir des gremlins IRL du déconfinement.
Parce que l’urgence politique va l’emporter sur l’urgence sociale.
Parce que le congrès de tel ou tel parti dans un an va l’emporter sur les idées.
Parce que la présidentielle dans deux ans va l’emporter sur le bien commun.
Parce que les municipales avortées, inachevées, maintenues par péché d’orgueil politicien, vont occuper tous-tes les esprits des chefs et cheffes à plumes, suffisamment longtemps pour qu’il soit à nouveau temps de repartir en campagne pour les sénatoriales, les départementales et les régionales.
En campagne perpétuelle pour des sièges au mépris des idées.
Parce que les égos déconfinés vont tout écraser sur leur passage.

Moi aussi je vais rédiger une tribune.

Et contrairement à Jean-Christophe Cambadélis, je ne me vanterai pas de l’avoir co-signée avec des économistes, des hauts fonctionnaires et des cadres du privé "soumis au devoir de réserve" (quelle blague). 
Je vais signer une tribune avec que des gens que personne ne connaît et dont tout le monde se fout. Que des gens de la vraie vie d’en bas que tous ceux d’en haut méprisent, ou ignorent dans le meilleur des cas, sauf quand parler d’eux ou leur faire une adresse par voie de presse, c’est vendeur.
Je vais signer une tribune avec des gens qui font les trois-huit, qui sont en galère de thune le 5 de chaque mois, qui sont interdits bancaires, qui n’ont pas les moyens de se nourrir, qui s’éreintent dans des boîtes qui arrosent leurs actionnaires de dividendes quand, eux, n’ont rien en retour sinon du yakafaucon de la part de leurs dirigeants qui gagnent douze fois, vingt fois plus qu’eux.
Je vais signer une tribune pour crier qu’on n’en peut plus, qu’on veut être écoutés et pas seulement entendus.
Je vais signer une tribune avec des infirmières épuisées, des éboueurs éreintés, des manutentionnaires rincés, des mères célibataires au bord du burn-out, des étudiants pauvres et affamés, des familles mal logées, des profs exténués, des travailleurs et des travailleuses pauvres, des copains surqualifiés mais virés comme des malpropres et au chômage pour une durée indéterminée, des caissiers déprimés, des ouvrières au corps meurtri par leur boulot, des demandeuses d’emploi en fin de droit, des chefs de projet qui ont le sentiment d’exercer un bullshit job, des personnes handicapées qui se sentent délaissées, des gens qui comptent chaque euro pour se nourrir, se soigner, se divertir, et aujourd’hui acheter des masques.
Non pas des gens qui ne sont rien, mais des gens qui ont le sentiment de n’être rien. Rien dans leur taf, rien dans la société, rien dans leurs partis, rien dans la mondialisation, rien.
Les derniers de cordée, les premiers de corvée, les "premiers de tranchée" pour reprendre cette expression à la mode mais qui me dérange profondément.

Ou pas.

Il y a peu de chances que cette tribune ne voie un jour le jour. Parce que je suis une feignasse. D'aucuns diraient que je suis tellement une feignasse, que je passe mon temps à râler sans me bouger. Ces d'aucuns là ne me connaissent pas donc c'est pas très grave. Ils peuvent bien dire ce qu'ils veulent. S'ils me connaissaient, ils sauraient que je ne fais pas que râler derrière un écran et que je ne suis pas qu'une mogwai 5.0.
À défaut, il restera un billet de blog, ressuscité avec le confinement et qui, dans le monde d’après, retrouvera son rythme de feignasse du monde d’avant.

Tendre l'oreille et écouter.

Ce matin, j'ai écouté et lu le message de Vincent Lindon sur Mediapart. Par-delà le fait que j'adore Vincent Lindon depuis que je suis en âge de savoir qui il est, je suis d'accord avec 99% de son texte (c'est bien d'être modérée dans les idées auxquelles on adhère).
En bonne socialmedia addict, j'ai partagé son billet dans Twitter et dans Facebook. Parmi les réactions qu'il a suscitées, quelques-unes ont parachevé mon énervement du jour, à savoir "Super ! L'avis de Vincent Lindon;  Ça nous manquait ! (emoji moqueur)" ou "Génial. Mon fleuriste aussi a livré une super analyse de la situation. Merci à lui."
Quel mépris. Et après on se demande pourquoi les gens qui ne sont "pas aux responsabilités" n'osent pas prendre la parole. Parce que la réaction suivante, tant attendue et tellement prévisible, fut :
Bien sûr qu'il a le droit de s'exprimer. Mais qu'il le fasse avec ses proches. Ou qu'il se fasse élire. C'est facile de critiquer sans jamais prendre de responsabilités.
Et pourtant. Vincent Lindon termine sa lecture par ces mots-là :
Je vous remercie beaucoup d'avoir pris la patience de m'écouter jusqu'au bout. Ça n'est que des propositions. Ça n'est que les miennes. J'avais envie de participer au débat citoyen. On m'a donné une occasion de le faire, des micros, une plume. Et je me dis que si la notoriété peut servir à ça, à faire avancer, ne serait-ce que d'un millimètre, les choses, alors ça aura valu le coup que je m'en mêle. Voilà. Je vous remercie infiniment.
Je regrette que Mediapart n'ait pas retranscrit jusqu'au point final l'intégralité des propos de Vincent Lindon car ils sont une réponse parfaite à celles et ceux qui reprochent aux autres de critiquer sans prendre de responsabilité.
Et ce n'est pas parce que l'avis d'une boulangère, d'un fleuriste ou de Vincent Lindon n'est pas celui de quelqu'un qui est "en responsabilité" qu'il n'est pas intéressant et qu'il ne mérite pas d'être entendu.

Pardon, non. Pas "entendu" mais écouté.


Car, le monde d'après, si tant est qu'il voit le jour un jour, a intérêt à tendre l'oreille et à écouter tous-tes celles et ceux qui ont des choses à dire.
Parce qu'on en a soupé de celles et ceux qui ne se parlent qu'à eux-mêmes, qu'entre gens qui ont des "responsabilités".

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14 commentaires

  1. Et j’ai été étonné comme toi du texte pas retranscrit en entier, quel dommage car préférant l’écrit à la vidéo je n’ai pas vu la vidéo, j’ai seulement lu la version écrite, et arrivé au bout, je me suis dit bah ça finit en queue de poisson, il manque une conclusion. C’est nul. Bref, bobiyé !

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    1. Merci !
      Ecoute-le comme un podcast. Sans les images. J'insiste !

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    2. J'ai vu et écouté :) Je confirme. N'en déplaise aux pisse-vinaigre, j'aime décidément beaucoup ce monsieur.

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  2. Je me souviens avoir déjeuné deux ou trois fois avec Vincent Lindon (mais pas en tête à tête, hein !), au début des années 80. À l'époque, comme son métier d'acteur était encore pas très loin du point mort, il bossait plus ou moins pour ce quotidien hautement oubliable qui s'appelait Le Matin de Paris, où son beau-père, Pierre Bénichou, l'avait fait entrer. Et je n'ai rigoureusement aucun souvenir de ce qui a pu se dire durant ces déjeuners-là, sinon que le gars Lindon n'était pas vraiment du genre "je la ramène" (alors que moi, oui, j'en ai bien peur…).

    Pour ce qui est de ces talents d'acteur, je n'en sais rien de rien, me tenant soigneusement à l'écart des films français, surtout de ceux qui semblent être "son genre" : un patron d'une petite entreprise, marié avec Emmanuelle Devos (comme si on pouvait se marier avec Emmanuelle Devos !), qui se bat pour sauver le boulot de ses trois employés contre la méchante grande surface qui, etc. Mais je suppose – j'espère – qu'il n'a pas fait QUE ces trucs-là.

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    1. J'ai oublié de dire que, à cette époque, je tenais mes assises dans un bar-restaurant qui se nommait Le Big Buddha et qui était sis rue Hérold, soit juste à côté de la rédaction du Matin : d'où les déjeuners.

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  3. Je n'ai RIEN compris aux commentaires de Didier Goux. Je mettrais ça sur les vapeurs des verres pris pour l'apéro. Bisous Élodie.

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    1. Relisez-le à cerveau désembué : vous verrez qu'il sont, ces commentaires, d'une simplicité biblique, laquelle compense partiellement leur manque total d'intérêt.

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    2. J'ai relu et j'ai compris : vous avez croisé Vincent Lindon. Bonne fin de journée :)

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  4. Billet très dynamique et virevoltant.
    Son idée de taxe pas mal du tout ; cela dit je croyais qu'il avait soutenu Macron avec Arditti et d'autres . En même temps, on a le droit de se tromper...
    Je n'ai jamais déjeuné avec cet acteur assez remarquable mais j'aimais bien le matin...

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  5. «des offrandes pour ceux qui n'ont besoin de rien, des sacrifices pour ceux qui ont besoin de tout».

    Belle phrase, hugolienne en diable.
    Finalement au bout du bout il faudra remercier ce petit virus qui nous a fait tousser : il aura été le meilleur allié des gilets jaunes, des personnels hospitalier, des futurs retraités, leur déesse de la justice, leur Themis.

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  6. Tenez, à propos de votre chevalier blanc et de quelques autres du même acabit, voici un autre son de cloche.

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