Et si on arrêtait deux minutes de dire n'importe quoi sur l'écriture inclusive ?
- 25.2.21
- Par Elodie Jauneau
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Nouveau débat en dessous de tout. Nouvelle polémique. Nouvelle caricature. Nouvel emballement de réseaux sociaux. Bref, la routine quoi.
Je m'étais pourtant dit que je n'alimenterais pas le débat sur l'écriture inclusive que, personnellement, j'utilise depuis plus de 15 ans. Bah ouais, j'ai fait un doctorat d'histoire, les gens. Et en plus, dans les gender studies (Oh mon dieu, quelle horreur). 729 pages de thèse en écriture inclusive. Soutenue en 2011 et ayant reçu la mention très honorable à l'unanimité du jury (et avis favorable, à l'unanimité lui aussi, pour publication). Et figurez-vous que mon jury comptait deux hommes. Incroyable hein ?
L'histoire ne dit pas si les membres de mon jury étaient islamogauchistes ou pas, en revanche.
729 pages d'inclusif avec du masculin et du féminin, des hommes et des femmes, des Françaises et des Français, des citoyens et des citoyennes, des soldates et des soldats, des commandants et des commandantes...(ouais... j'ai fait une thèse sur la féminisation de l'armée, le pire du pire de l'inclusif).
À l'époque, si Chirac avait été présent, il aurait dit "Cela m'en touche une sans faire bouger l'autre". Parce que figure-toi qu'il y a 15 ans, tout le monde s'en cognait.
Mais en 2021, faute d'élever le débat, on crée des polémiques à deux balles et on caricature l'écriture inclusive en disant tout et n'importe quoi.
Les yeux qui saignent.
D'abord, l'écriture inclusive est communément réduite à une écriture pénible à écrire et à lire : celle qui ajoute des tirets, des points ou des slashs. J'avoue. Mea culpa. Fouettez-moi en place publique en m'obligeant à faire le tour du quartier à cloche-pied, oui, il m'arrive d'y avoir recours. Mais (parce qu'il y a un "mais" sinon c'est pas drôle), je l'utilise de moins en moins pour trois raisons :
- Oui c'est pénible à écrire.
- Oui c'est pénible à lire.
- Et en termes d'accessibilité, c'est une plaie pour celles et ceux qui apprennent à lire ou écrire, ou qui apprennent la langue française, mais aussi pour toutes les personnes déficientes visuelles, et je m'inclus dans le lot : astigmate puissance 1000 depuis plus de 40 ans, j'ai les yeux qui se croisent très vite car les lignes bougent continuellement dans mon mode en 2 dimensions. Sans parler des personnes non-voyantes pour qui le braille ou les audio-textes peinent à retranscrire ces signes, ou encore de celles qui ont des troubles du langage, de lecture ou d'écriture. Bref, la liste est longue et bien réelle.
Chic, chic, une polémique à deux balles !
En 2021, à l'heure de la crise sanitaire qui affame les étudiantes et les étudiants, qui éreinte les premiers et les premières de corvée, dont personne n'a, de nouveau, plus rien à foutre, qui déprime les gens, qui ruine les restos, les bars, le secteur de la culture et j'en passe, quelques députés et députées n'ont rien trouvé de mieux à faire que de proposer une loi "portant interdiction de l’usage de l’écriture inclusive pour les personnes morales en charge d’une mission de service public".
Faut-il que ces gens se fassent à ce point chier dans leur mandat de parlementaire pour perdre leur temps avec des conneries pareilles ?
Je pose la question.
Et comme par hasard (tu sens poindre le complot, allez, avoue...), parmi les signataires de cette proposition de loi, plagiat d'une autre émanant du Rassemblement National, on trouve des fervents opposants et opposantes au mariage pour tous, au moins deux députés ayant fait l’objet d’une peine disciplinaire à l'Assemblée nationale – l'un pour outrage à la Présidente de séance, l'autre pour injures sexistes à une collègue – et un autre condamné pour harcèlement sexuel.
Je dis ça, je dis rien.
Et si on commençait par arrêter de dire n'importe quoi sur l'écriture inclusive ?
Car non, l'écriture inclusive, ça n'est pas que des points ou des tirets ou des fusions de mots créant ainsi des néologismes (cela dit, l'enrichissement de la langue française passe aussi par l'acquisition de mots qui, dans leur histoire, furent un jour des néologismes, bref).
Utiliser l'écriture inclusive ne veut pas dire inclure des points ou des tirets, mais inclure des gens, des personnes, des hommes, des femmes, ou quelle que soit l'identité de genre concernée par ce qu'on écrit.
Par exemple, quand j'étais encore membre du Parti socialiste, en 2018, on nous avait promis une grande réforme statutaire (qui ne s'est jamais faite mais c'est un autre sujet). Voilà comment débutait ce qu'on appelait alors un "projet de texte":
Autant te dire que ça m'a fait vriller direct. Je n'étais pas un militant. Je n'étais pas un adhérent non plus. J'étais une militante, une adhérente. J'ai été candidate et non pas candidat.
Et je n'en reviens toujours pas d'avoir été obligée de signaler au brillant esprit dans lequel avait germé cette proposition de texte que, non, ça n'était pas possible.
Qu'on s'oppose farouchement à l'ajout de points médians ou de tirets, je peux l'entendre et le comprends, notamment pour les trois raisons que j'ai énumérées plus haut.
Se renseigner et s'hydrater, ça ira mieux
Qu'on ait les yeux qui saignent quand on lit "iel" ou "iels", je peux éventuellement l'entendre. Mais, clairement, celles et ceux dont les yeux saignent à la lecture de ces mots ne sont visiblement pas celles et ceux qui ont besoin de ces mots pour s'identifier.
Je t'invite d'ailleurs à lire cette interview, "L'histoire de M., première personne intersexe au monde à porter plainte pour mutilations". Bien que je sois une fervente défenseuse de l'écriture inclusive, avant la lecture de ce témoignage, j'avais moi aussi les yeux qui saignaient quand je tombais sur "iel" ou "iels". Après la lecture de cette histoire, j'ai compris que toute l'humanité n'était pas que binaire. Et ce n'est pas parce que ces personnes sont une minorité que la langue française doit se priver de mots pour les nommer et que nous devons les ignorer.
Je te laisse méditer là-dessus. Moi, perso, dans ma façon de parler ou d'écrire, il y a eu un avant et après ce papier de Slate.
Le droit au choix
Finalement, ce qui me pose problème dans ce débat qui ne devrait pas en être un, c'est l'interdiction. L'interdiction de féminiser pour inclure. Et franchement, en termes de nombre de caractères, entre "toutes et tous" et "tous-tes", on gagne quoi ? 6 caractères ? 8 espaces compris ? faut pas déconner. Alors au diable les points médians ou les tirets, incluons vraiment !
Parlons de droits humains au lieu de droits de l'homme.
Parlons de toutes et tous au lieu de caler n'importe où et n'importe comment des tirets ou des points comme l'a fait hier l'UNEF dans une campagne qui a le mérite d'exister mais qui écrit n'importe quoi n'importe comment.
Parlons de matrimoine (mot qui existe depuis le Moyen Âge tout de même) quand il s'agit de l'héritage et les biens culturels des femmes plutôt que de patrimoine.
Ressuscitons les mots féminins enterrés au fil de l'Histoire pour invisibiliser les femmes.
Mais laissons tranquilles les œuvres littéraires ou artistiques millénaires ou centenaires. J'ai beau ne pas m'appeler Marcel Proust, s'il venait l'idée à quelqu'un ou quelqu'une de réécrire mes textes après ma mort pour les faire entrer dans les usages d'une époque qui n'est pas la mienne, ça me ferait péter un câble dans ma tombe.
Je m'étais promis de ne pas entrer dans ce débat qui n'a pas lieu d'être selon moi. Mais depuis lundi, j'ai reçu 5 demandes en tout d'amis et de camarades (au masculin cette fois-ci puisque ces demandes sont celles d'hommes) qui me demandaient mon avis.
Alors le voilà.
Faites-en ce que vous voulez mais arrêtez de faire chier celles et ceux qui incluent.
Prenez-vous en plutôt à celles et ceux qui créent de faux débats et de fausses polémiques.
(Évidemment, ces injonctions ne s'adressent pas aux copains qui m'ont demandé mon avis hein).
Félicitations !
Si tu en es à cette dernière ligne de mon billet, permets-moi de te féliciter, tu as réussi à aller jusqu'au bout d'un billet intégralement rédigé en écriture inclusive.












