L’année 2021 sera solidaire ou ne sera pas

Alors que chacun.e y va de son bilan 2020, je ne sais même pas par où commencer.

C’est pour ça que mon dernier billet ressemble davantage à la foire à 10 balles de Babou dans la zone industrielle Valdoly de Vigneux-sur-Seine, qu’à un bilan.

Je crois que les bilans, ça me déprime. Particulièrement celui de 2020.

On a foiré tellement de trucs... ça reviendrait à faire des croix et des colonnes (et nous, les socialos, on est fortiches pour faire des croix et des colonnes...) et la colonne des trucs foirés serait bien trop remplie.

Ça reviendrait à reprendre une deuxième fournée de trucs indigestes.

Donc, bof. Les bilans, très peu pour moi.

Et pourtant... En 2020, j’ai eu une révélation.

Détends-toi. Je n’ai pas vu la Vierge ni entendu de voix hein.

Quoique... 

J’ai entendu l’appel de l’engagement.

Tu me diras, en pratique, je suis déjà engagée dans pas mal de trucs.

Tiens... je crois que "truc" sera mon mot 2021. Bah quoi ? C’est pas pire que "cluster" ou "vaccinodrome" hein.

En 2020, frustrée, déçue, au bout du roul’ au regard de l’engagement politique qui est le mien depuis 2012, je me suis dit :

Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire pour être à nouveau utile, engagée, sur le terrain, pour servir l’intérêt général et le bien commun?

Je ne suis plus élue, je n’ai plus de mandat, donc je ne suis plus guère utile à la vie de la cité.

Je suis membre des instances nationales d’un parti auquel je ne comprends plus grand chose, dans lequel je me sens seule et isolée, et qui m’ignore en tournant la tête un peu comme quand tu engueules ton chien qui a minutieusement détricoté le tapis persan de feue ta grand-mère.

Je suis membre de plein de groupes, boucles, de discussion dans lesquelles on discute, certes, mais dont il ne sort pas grand chose de concret... (enfin pour l’instant du moins... Serait-ce un teasing?)

Je travaille pour une grande association caritative qui lutte contre les maladies rares et neuromusculaires, qui accompagne les familles concernées par la maladie... C’est une vraie fierté et c’est une motivation incroyable qui me sort du lit tous les matins. Mais c’est mon métier. Je n’ai donc pas de mérite ou de fierté à en tirer même si, perso, je suis grave fière de ce boulot comme rarement (jamais en fait je crois) j’ai été fière.

Mais...

Il me manquait cet autre engagement.

Celui qui te sort de ta zone de confort. Celui qui t’oblige à bousculer tes préjugés et / ou tes convictions.

Celui qui te sort de chez toi à pas d’heure, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il fasse 40° à l’ombre.

Celui qui te confronte au réel, aux difficultés que tu n’as jamais rencontrées et que tu pries de ne jamais rencontrer (pas la Vierge Marie non plus, faut pas déconner).

Celui qui t’ordonne de laisser au vestiaire ton maquillage, des boots, ta manucure, ton brushing, ton mal de bide, ta migraine, ton sale caractère, parce que tu es engagée et que si, sur un coup de tête, sur un caprice, tu annules, tu fous tout le monde dans la merde: non seulement tes coéquipiers et coéquipières, mais aussi celles et ceux qui, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il fasse 40° à l’ombre, t’attendent au coin de la rue, sous un porche, sous un pont, dans un box, sous un escalier, au fond d’une cour, dans un hall, dans un passage, sur un trottoir, dans un vieux parking pourri qui pue l’urine et le bédo, pour un café, une soupe, une purée, parfois les deux mélangées, un savon, une écoute, un sourire, un conseil, une main tendue (même si aujourd’hui, on ne peut plus tendre la main à cause de ce putain de virus), un caleçon, du PQ, une bouteille d’eau, un hébergement (qu’on n’a pas alors qu’on sait qu’il en faudrait 10 fois, 100 fois plus), un accompagnement...

Et finalement, à la croisée des chemins entre le 1er confinement et cette mascarade estivale déconfinée, je l’ai trouvé, cet autre engagement.

J’ai rejoint les équipes d’une maraude sociale.

20h-minuit, 3 à 4 fois par mois. Parfois 5.

Départ de chez moi à 19h, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il fasse 40° à l’ombre, inventaire du camion, chargement du camion, et roule... À la rencontre de celles et ceux qui t’attendent et comptent sur toi.

Les mêmes depuis des semaines, parfois depuis des mois. Souvent depuis des années... mais je ne le sais pas encore puisque je ne maraude que depuis 7 mois.

Sortir de son chez soi, alors qu’on y est bien au chaud, tranquillement pelotonnée dans un plaid en mohair devant une bonne série ou un bon bouquin.

Se sortir les doigts comme on dit, pour enfiler des fringues qui ne craignent rien, des pompes qui ont vécu, attacher ses cheveux (qui sont devenus ceux de Raiponce à force de confinements), ne pas oublier son masque, son attestation de sortie dérogatoire qui te permet de sillonner les rues de la ville en plein couvre-feu, des vieilles mitaines quand il fait froid, une bouteille d’eau quand il fait chaud, partir le ventre vide ou accepter de dîner à 18h30 quand d’autres n’ont rien à bouffer.

Se prendre en pleine face la réalité de la vie qui, quand elle a décidé de te jouer un sale tour, peut vraiment devenir une sombre connasse.

Je n’ai aucun mérite. Je n’en tire aucune fierté.

On se motive les un.e.s les autres.

Et à 00h30, je suis dans mon lit, au chaud, sous une couette en duvet hypoallergénique, quand celles et ceux qui m’attendaient et comptaient sur moi sont au coin d’une rue, sous un porche, sous un pont, dans un box, sous un escalier, au fond d’une cour, dans un hall, dans un passage, sur un trottoir, dans un vieux parking pourri qui pue l’urine et le bédo.

Je règle mon réveil sur 7h30 ou 8h selon l’état de fatigue, quand celles et ceux que j’ai visités la veille se feront déloger de leur spot à coups de jets d’eau, de contravention, d’intervention des pouvoirs publics, de fourrière, et qu’il faudra alors se mettre à leur recherche le soir d’après pour leur offrir un café, une soupe, une purée, parfois les deux mélangées, un savon, une écoute, un sourire, un conseil, un caleçon, du PQ, une bouteille d’eau...

Bref, l’année 2021 sera solidaire ou ne sera pas.

S'émouvoir de la misère ou applaudir à 20h des personnels soignants au bout du roul', ça ne change pas le monde. Invoquer le monde d'après comme on prie un Dieu de la pluie en pleine canicule, ça ne change pas le monde. Appeler à tout casser juste pour tout casser, ça ne change pas le monde. Gueuler dans son salon devant BFM TV, ça ne change pas le monde.

Ouvrir les yeux, tendre la main, aider, donner, se mobiliser, s'engager, voter, manifester... ça peut changer le monde (et ça n'empêche pas de continuer à gueuler hein ! Au contraire... C'est même bon pour la santé.)

Mais si 2021 n’est pas solidaire, alors qu’elle se taise à jamais.

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11 commentaires

  1. Bonne résolution. Mais il faut toujours regarder les choses du bon côté comme dirait Brian sur sa croix à la con: les conneries de 2020 serviront de leçon et sont une marche nouvelle à franchir ... enfin je dis ça mais les cons finiront toujours pas tomber dans le même trou contrairement aux obus de 14.

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    1. Oui. Je suis une grande optimiste mais le mur des réalités est solide...

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  2. « Je n’ai aucun mérite. Je n’en tire aucune fierté. »

    Sans doute, sans doute… mais vous écrivez tout de même un billet pour nous expliquer à quel point ce que vous faites est admirable.

    Pour 2021, en plus de tout le bonheur et de toutes les satisfactions que je vous souhaite très sincèrement, je vous donne à méditer les trois préceptes de Paul Valéry :

    Ne croyez à rien,
    faites le moins de mal possible à vos contemporains,
    et travaillez.

    Sur ce, je vais me refaire un petit café, moi…

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    1. Je ne crois pas que ce soit admirable.
      J'essaie juste de montrer que c'est faisable.
      Je me fous des bravos, ce n'est pas le sujet.
      Et je suis d'accord avec Paul Valéry

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  3. Désolé d'avoir commenté sur Facebook et pas ici mais je n'avais lu ton billet en diagonale.

    Ce matin, je réagis au titre dans le cadre de mes résolutions pour l'année 2021 : engueuler les camarades qui font des grosses erreurs de langage (et, en complément, accueillir avec amusement et respect toutes les remarques qui me seront faites). Ton titre est, en gros : "l'année 2021 sera solidaire ou ne sera pas". Comment une année peut-elle être solidaire ?

    2021 est forcément solidaire de 2020 puisqu'elle doit en supporter les conséquences... mais à part ça.

    Tu voulais dire que l'année 2021 sera sous le signe de la solidarité, je pense ?

    Bon, je vais lire...

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    1. Punaise, le nouveau Jegou est pinailleur !

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    2. Du reste, puisque le confiné breton en est à pinailler, on pourrait aussi faire remarquer, quant à votre titre, que même si l'année 202& s'avisait de n'être point solidaire, il y a gros à parier qu'elle "serait" tout de même. Et ce, jusqu'au 31 décembre inclus, ce qui est bien effronté de sa part, je trouve.

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