Pourquoi il faut lire Une minute 49 secondes, de Riss

On peut dire que j'ai le sens du timing dans mes lectures… Sorti il y a un peu plus d'un an, Une minute quarante-neuf secondes est tombé entre mes mains il y a quelques semaines seulement. En plein procès des attentats de janvier 2015. Quelques semaines avant l'attentat raté contre les anciens locaux de Charlie Hebdo, la décapitation de Samuel Paty et l'égorgement de 3 fidèles en la Basilique Notre Dame de Nice.

En l'an de grâce deux mille vingt, jour 2 du reconfinement, alors que je n'avais pas été capable de lire une seule ligne d'une seule page d'un seul bouquin pendant le confinement du printemps, je viens d'achever la lecture d'Une minute quarante-neuf secondes, de Riss, le directeur de Charlie Hebdo.

Quand je lis un livre, je corne les pages. Non pas pour les marquer à défaut d'avoir un marque-page digne de ce nom, mais pour y revenir. Après. Plus tard. Parce que j'ai trouvé tel ou tel passage puissant, émouvant ou drôle. Je crois que ce livre est celui que j'ai le plus corné.

Il faut lire Une minute quarante-neuf secondes de Riss.

Ce témoignage de Riss est d'une puissance rarement lue, rarement vue dans ce type de livre. Le Lambeau de Philippe Lançon m'avait beaucoup émue. C'était le récit d'une reconstruction, une course de fond contre la folie et la rancœur. Celui de Riss est brutal, brut de fonderie, sans pathos ni compassion. C'est le récit d'un homme blessé mais combatif, révolté mais blasé, triste mais toujours debout, seul après la perte de ces amis massacrés dans un attentat donc chacun-e se souviendra où il/elle était, de ce qu'il/elle faisait quand les premières dépêches sont tombées.

Risse évoque son enfance, son parcours professionnel que d'aucuns réduisent à des gribouillis, des dessins, des caricatures blasphématoires. Riss est sans pitié avec les lâches, les commentateurs à paillettes et les responsables politiques d'opérette qui, dans des postures lamentables, ont soit galvaudé, soit trahi, soit minimisé, soit justifié l'injustifiable, l'inqualifiable, le dramatique, l'avant et l'après.

Ce livre devrait être lu par tout le monde. Autant par celles et ceux qui "sont Charlie", que par celles et ceux qui pensent l'être (et la nuance est importante), mais aussi par celles et ceux qui n'étaient pas Charlie mais le sont devenus ou ne l'étaient pas et ne le seront jamais.

Ce livre explique tout. Ce livre défend sans "mais" ni "toutefois" ni quelque nuance que ce soit, la liberté d'expression. Notre liberté d'expression à toutes et tous. Ce livre défend la liberté avec une majuscule, la liberté de penser, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de la presse, la liberté de parole.

La liberté. Point.

Sans nuance ni aucune limite que celles de la loi.

Il faut lire Une minute quarante-neuf secondes de Riss.

Je partage ici quelques extraits, issus de mes pages cornées. J'aurais aussi voulu vous copier l'intégralité du chapitre "Collabos", pages 181-189, car il résume à lui tout seul les postures, les arnaques et les combats. (Mais 10 pages, ça fait un peu long, je crois).

Bref. J'étais Charlie. Je reste Charlie.

Merci Riss.

[Extraits]

Tout s’entrechoque avec l’obligation de cohabiter. Ainsi naît l’humour. Le rire s’amuse de ces mariages inattendus, lorsque la gravité rencontre le ridicule, que la tristesse embrasse le loufoque et que le sérieux s’abandonne avec la légèreté. L’humour ne fuit pas la tragédie de la vie mais, au contraire, se l’approprie pour la rendre supportable. L’humour est parfois la seule issue pour espérer échapper à la folie. L’humour flottait devant moi comme une bouée de sauvetage providentielle.

[...]

Convaincus d’être récompensés de la pratique scrupuleuse de leur foi, les croyants pensent qu’après la mort, Dieu les accueillera à bras ouverts dans ce qu’il nomme le "paradis". Mais que fait-on au paradis ? On joue au Scrabble ? On relit tout Balzac ? On fait des mots fléchés ? Certains sont même convaincus qu’en offrant leur existence à leur prophète, ils seront comblés par 70 vierges prêtes à l’emploi. Pour les femmes, c’est moins clair. Auront-elles le droit à 70 puceaux ? Chez les bouddhistes, la réincarnation n’est prévue que pour les hommes. Que deviennent alors les femmes après leur mort ? S’évanouissent-t-elles comme la rosée du matin sous le soleil ? Ou sont-elles réincarnées en machine à laver ou en aspirateur?

L’imagination humaine est finalement assez médiocre et les propositions d’explications sur ce qui arrive après la mort sont toutes décevantes. Après la mort, rien. C’est fini. La lumière s’éteint, on débranche le câble de la télé, et l’écran devient noir pour toujours. Adieu. Adieu est le plus beau mot de la langue française. Il semble dire "à Dieu" alors qu’en réalité on le prononce pour dire "plus jamais". Il signifie le contraire de ce qu’il prétend annoncer. Qui croit sérieusement qu’après la mort, le créateur de l’Univers nous accueille dans son Royaume ?

Les religions ont évolué et se sont adaptées au marché. Pendant des siècles la résurrection des âmes fut leur principal produit d’appel. Aujourd’hui les religions mettent plutôt en avant le "fait religieux" dont la réalité sociale suffirait à démontrer la pertinence de leurs dogmes. Si autant de personnes sur terre fond pénitence pour satisfaire Dieu, c’est bien qu’il doit exister. La foi existe, donc Dieu existe.

Ce raisonnement ne prouve rien du tout, sauf le tragique besoin d’y croire qu’ont des milliards d’êtres humains. C’est leur droit. Mais si croire est une liberté fondamentale, remettre en cause les fondements des croyances religieuses en est une autre tout aussi fondamentale. 

[...]

À l’hôpital, il faut vite apprendre à mettre de côté sa susceptibilité. Comment faire autrement quand on a les os en 1000 morceaux et qu’au moindre geste on gémit comme un gosse ? Comment manger, comment se lever, comment pisser ? Chier devient une aventure de l’extrême. Il faut s’asseoir avec la lenteur d’un vaisseau spatial en approche finale sur la lune. Une trajectoire mal calculée, une altitude mal évaluée, et il faut renouveler la manœuvre en espérant que la prochaine sera la bonne mais en tenant compte du temps qui passe et de l’urgence de la situation. "Ils ne changeront pas notre mode de vie", claironnaient les pancartes des marcheurs du 11 janvier. Eh ben si, un peu, quand même.

[...]

Victime, témoin et aussi journaliste. Trois casquettes sur notre tête pour parler du même événement. J’étais conscient, alors que sur le sol j’attendais le coup fatal, que ce qui se déroulait dans cette pièce était inédit, politiquement. Jamais en France un journal n’avait été attaqué ainsi. Dans cette démocratie, un journal se faisait massacrer. Le pays de toutes les libertés voyait dans ses entrailles un acteur d’une de ses libertés fondamentales être anéanti. Je ne savais pas si j’allais sortir vivant de cet endroit, mais j’étais sûr que cela aurait des conséquences colossales, même si je n’avais pas la moindre idée des formes qu’elles prendraient. C’était peut-être la dernière chose à laquelle mon esprit réfléchissait en attendant la fin.

Puis je reprenais le décompte des dernières secondes de ma vie : une seconde, je suis encore vivant. Une autre seconde, je ne suis toujours pas mort. J’essayais d’être lucide jusqu’à l’ultime seconde.

[...]

Quand on survit à un attentat, on a envie de casser la gueule à tout ceux qui se mettent en travers de notre chemin, à toutes les mauvaises langues qui racontent n’importe quoi, à tous les commentateurs qui nous examinent comme des bactéries sous leur microscope. On ne supporte plus leurs mensonges, leurs lâchetés, leurs trahisons et leurs bassesses. Quand on émerge vivant d’une telle horreur, on n’a pas envie de retrouver intactes, toujours aussi triomphantes, la bêtise et la médiocrité. Comme si rien n’avait changé. Mais bien vite, on constate avec désillusion à quel point les événements n’ont pas modifié notre environnement autant qu’ils nous ont transformés. Autour de nous, tout est devenu bancal. On n’ose pas s’exprimer, de peur de choquer, d’être incompris puis rejeté. Pour revenir parmi les vivants, on ne dit rien qui pourrait nous exclure.

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