Pourquoi il faut absolument lire La Familia Grande


Je viens de refermer
La Familia grande.
Je viens de prendre une gifle.
Par-delà le témoignage bouleversant mais néanmoins indispensable, ce livre est une perle d’écriture.

Tout y est. La stupéfaction, la sidération, la torture mentale et physique, la culpabilité, l’amnésie (post)traumatique, la honte, la peur, le doute, l’humiliation, la solitude, l’éloignement, la brutalité, le besoin de survie, le découragement, l’emprise... tout y est.

Tout y est. La connivence, l’excuse, la justification, la perplexité, le doute, l’accusation, le pouvoir, le silence, l’aveuglement, la surdité, le refus, l’éloignement, la jalousie, l’avidité, l’intérêt, le confort, le mépris... tout y est.

À Michèle Delaunay et à tous.tes les autres qui ne voient dans ce livre qu’une intention mercantile et médiatique:

Fermez-la, et lisez ce livre, en silence.


À celles et ceux qui s’effarouchent que ce crime, désormais prescrit, ne sorte dans la lumière qu’aujourd’hui, 30 ans plus tard:

Posez-vous, et lisez ce livre.


À celles et ceux qui savaient mais qui ont douté, refusé de voir, d’entendre et d’écouter, qui ont défendu, soutenu et fermé les yeux:

Cachez-vous dans un trou et faites-vous oublier longtemps, très longtemps.


À tous.tes les autres qui comprennent, qui savent ce que c’est, qui se battent, qui écoutent, qui accompagnent et qui conseillent, qui épaulent et qui dénoncent, qui sont là aux côtés des victimes et qui savent combien il est difficile de porter plainte "dans les temps", qui écrivent et qui crient:

MERCI.

Ma culpabilité est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l’inceste est interdit".
[...]
À Victor, elle dit que le beau-père ne nie pas. "Il regrette, tu sais. Il n’arrête pas de se torturer. Mais, il a réfléchi, c’est évident, tu devais avoir déjà plus de 15 ans. Et puis, il n’y a pas eu sodomie. Des fellations, c’est quand même très différent."
[...]
Petit, mon frère m’avait prévenue : "tu verras, ils me croiront mais il s’en foutront complètement." Merde. Il avait raison.
[...]
Je vais t’expliquer, à toi qui dis que nous sommes tes enfants. Quand un adolescent dit oui à celui qui l’élève, c’est de l’inceste. Il dit oui au moment de son désir naissant. Il dit oui parce qu’il a confiance en toi et en ton apprentissage à la con. Et la violence, ça consiste à décider d’en profiter, tu comprends? Parce que, en réalité, à ce moment-là, le jeune garçon ne saura pas te dire non. Il aura trop envie de te faire plaisir et de tout découvrir, sûrement.
Je vais t’expliquer que, à force, ensuite, le jeune garçon va dire oui pour nier l’horreur de la situation. Ça va durer, et puis il va culpabiliser, se dire que c’est sa faute, qu’il l’a cherché. Ce sera ton triomphe, ta voie de sortie pour en réchapper.
[...]
L’avocate ne regarde que mon jumeau. J’anticipe ce qui va suivre.
"Aujourd’hui, ces crimes peuvent être poursuivi pendant 30 ans après la majorité. On a donc jusqu’aux 48 ans des victimes pour porter plainte. Vous pourriez donc le faire. Mais la loi n’est pas rétroactive. Elle ne s’applique qu’aux victimes qui ont été violées plus récemment. Comme beaucoup d’autres enfants, vous avez mis du temps à parler. C’est normal. Dénoncer l’un des siens, c’est encore plus compliqué, sans doute aviez-vous besoin de la mort de votre mère… Mais c’est trop tard. Ou, plus précisément, le crime a été commis trop tôt. La loi ne distingue pas les viols sur mineur et l’inceste en matière de prescription. Contre lui, il n’y a plus rien à faire. Je suis désolé."
[...]
C’est vrai, maman, mon frère m’a dit : "tais-toi", et, jusqu’à aujourd’hui, je me suis tue. Mais ce silence n’est pas le résultat de ma promesse. Contrairement à ce que tu peux croire, il n’y a aucun pacte, aucun secret juré. Mon silence est le fruit des croyances de l’enfant que j’étais. Mon silence est le résultat de ton effondrement et de la confiance qui manquait dans la maison, maman. Après le suicide de Paula.
Nous étions si petits et vous nous paraissiez si grands, si importants, si essentiels. Comment notre beau-père aurait-il pu désiré autre chose que notre bien? Qui étais-je pour m’opposer à cela? Qui se serait tué, cette fois?
Ce sont les parents qui font taire les enfants. Pas les frères. Pas directement. Votre désir, le tiens et celui de ton mari dérangé, pour nous, est une terreur jamais égalée. Voilà mon silence, maman.

 

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13 commentaires

  1. Le titre est mensonger : il ne faut pas ABSOLUMENT.

    Je reste un gros partisan de la prescription ne voyant pas l'intérêt de punir un type de 65 ans qui a forcé son beau fils à le sucer quand il en avait 30. Ca n'a pas plus de sens que de punir un type de 30 ans, cadre dans une banque, marié avec des enfants, pour un vol de mobylette qu'il a fait à 22 ans. Aucun n'est blanchi, ils ont fait une connerie qui aurait mérité largement plus que des baffes. Ca me rappelle que pour mes 19 ans, j'ai fait 10 km en voiture avec deux grammes pour aller en boîte de nuit.

    Je cherche pas à comparer la gravité des faits (par exemple, dans le cas de mon vol de mobylette, la prescription permet aussi de ne pas surcharger la justice vu qu'il n'y aurait plus de sens de punir un type rangé des voitures, comme on dit). Je ne dis même pas ça à la lecture de ton billet mais, samedi soir, lors du KdB, il était impossible de répondre quand tu comparais blanchiment et prescription.

    Par ailleurs, la lecture de ton billet montre surtout qu'il y a une grosse faute collective, avec ce silence de gens qui connaissaient les faits, notamment les très proches. Comment la mère, par exemple, a-t-elle pu rester avec Duhamel en connaissant ce qu'il avait fait au gamin (si elle le connaissait) ? Ne peut-on pas affirmer ici que la faute de la dame est plus grave que celle de l'éditorialiste en peau de fesse ? Comment l'autrice peut-elle a-t-elle pu rester en contact avec sa mère pendant 30 ans ? N'a-t-elle pas sa part de responsabilité qu'elle tente d'absoudre avec ce livre ? D'ailleurs, le seul extrait que tu montres est l'absolution en question...

    Par ailleurs, il faut continuer à parler de ce qu'on appelait démystification, lors de notre conversation de la fin de semaine dernière. Je vais employer des gros mots pour faire joli dans une conversation distinguer mais le gars ne s'est pas fait enculer par le vieux, il a juste été forcé à lui faire une pipe. Et s'il n'a pas récupéré au bout de 30 ans, c'est sans doute parce que l'acte (ou la succession d'actes) n'est pas la seule en cause. L'omerta a beaucoup joué.

    Le plus drôle, ou presque, est qu'on ne sait pas si la victime est toujours traumatisée ce qui rend donc inutile le débat sur la prescription ou la démystification.

    Et nous pousse aux raisons qui ont provoqué la sortie du livre.

    Mais tu as raison. Ce crime est odieux. Que nous soyons en désaccord sur quelques volets a peu d'importance.

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    1. Je vais te répondre point par point.

      "Le titre est mensonger : il ne faut pas ABSOLUMENT."
      ➡️ Je considère qu’il faut absolument le lire. Il ne s’agit pas d’un mensonge mais de mon avis. Mon avis c’est qu’il faut absolument le lire.

      "Je reste un gros partisan de la prescription ne voyant pas l'intérêt de punir un type de 65 ans qui a forcé son beau fils à le sucer quand il en avait 30. Ca n'a pas plus de sens que de punir un type de 30 ans, cadre dans une banque, marié avec des enfants, pour un vol de mobylette qu'il a fait à 22 ans. Aucun n'est blanchi, ils ont fait une connerie qui aurait mérité largement plus que des baffes. Ca me rappelle que pour mes 19 ans, j'ai fait 10 km en voiture avec deux grammes pour aller en boîte de nuit."
      ➡️ Je ne suis pas d’accord. Il y a une différence entre délit et crime.
      Moi, je vois un intérêt à condamner un type, même 30 ans après, et qui appartient à cette génération intouchable et pleine de connivences.

      "Je ne dis même pas ça à la lecture de ton billet mais, samedi soir, lors du KdB, il était impossible de répondre quand tu comparais blanchiment et prescription."
      ➡️ Je m’excuse si je n’ai pas laissé parler les gens. Je ferai plus attention. Vraiment.

      "Par ailleurs, la lecture de ton billet montre surtout qu'il y a une grosse faute collective, avec ce silence de gens qui connaissaient les faits, notamment les très proches. Comment la mère, par exemple, a-t-elle pu rester avec Duhamel en connaissant ce qu'il avait fait au gamin (si elle le connaissait) ? Ne peut-on pas affirmer ici que la faute de la dame est plus grave que celle de l'éditorialiste en peau de fesse ? Comment l'autrice peut-elle a-t-elle pu rester en contact avec sa mère pendant 30 ans ? N'a-t-elle pas sa part de responsabilité qu'elle tente d'absoudre avec ce livre ? D'ailleurs, le seul extrait que tu montres est l'absolution en question..."
      ➡️ Parfaitement. Et elle le dit très bien dans le livre. Et elle le dit aussi très bien dans son interview parue dans l’Obs en début de semaine.
      Elle l’explique aussi très bien dans La Grande Librairie diffusée hier soir.
      Et surtout, un aspect que trop de gens minimisent : l’emprise.
      L’emprise du beau-père sur sa mère et ses enfants, l’emprise de la mère sur ses enfants. L’emprise du beau-père sur toute cette "cour" qu’il a constituée autour de lui (sphère de pouvoir et influence).
      Kouchner et Springora en parlent très bien. Et Muriel Salmona en a fait un axe majeur d’explication de la mémoire traumatique et du mutisme des victimes ET de l’entourage.

      "Il a juste été forcé à lui faire une pipe."
      ➡️ Ce n’est pas moins grave.

      "L'omerta a beaucoup joué."
      ➡️ Oui. On est d’accord.

      "Le plus drôle, ou presque, est qu'on ne sait pas si la victime est toujours traumatisée ce qui rend donc inutile le débat sur la prescription ou la démystification.
      Et nous pousse aux raisons qui ont provoqué la sortie du livre."
      ➡️ Extrait de l’article de France Info :
      "Dans près d'un tiers des cas, il faut entre dix et dix-neuf ans pour que les victimes s'expriment. Ce délai passe même à plus de vingt ans pour 17% des femmes et 22% des hommes, selon une enquête de l'Ined publiée en novembre 2020."
      ➡️ Que la victime soit toujours traumatisée ou pas, ne doit pas, selon moi, entrer en ligne de compte puisque ce qu’elle a subi est un crime.

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    2. Deux premiers points : on n'est pas d'accord, tant pis.

      Ensuite : "Je m’excuse si je n’ai pas laissé parler les gens. Je ferai plus attention. Vraiment." : c'est de ma faute, je ne suis pas bavard et suis particulièrement prudent sur certains sujets surtout quand j'ai bu six ou sept bières avant.

      Point suivant : tu dis parfaitement.

      A propos de la pipe : demande donc au garçon si ce n'est pas moins grave.

      Pour la suite, tu réponds par des statistiques globales à une question précise. Pour la fin, on en revient à la prescription. Mais aussi qu'on n'aurait pas de crime s'il n'y avait pas de risque de "traumatisme" (pour ce point, je suis presque plus dur que toi en disant que le risque suffit à faire un crime, nananère).

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  2. « Le titre est mensonger : il ne faut pas ABSOLUMENT. »

    D'un autre côté, il aurait été un peu curieux de nous dire que ce livre était à lire RELATIVEMENT…

    En ce qui me concerne, pour résoudre le problème posé, je me contenterai sagement de ne point le lire du tout, les faits divers d'alcôve me laissant assez indifférent, pour ne pas dire fort ennuyé.

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    1. Si c'était bien raconté, on pourrait avoir une légère érection.

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    2. L'érection, même légère, est un truc qu'il vaut mieux éviter, par les temps qui courent. Et puis, moi, vu mon âge, ça m'arrange…

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  3. Redevenons sérieux. Je vous propose (à tous les deux), un article qui, sur ce sujet, me semble digne d'être lu (mais pas ABSOLUMENT, hein !).

    Il est ici.

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    1. A peu près d'accord avec Mme Levy. Du moins, c'est digne d'être lu (comme beaucoup de ses écrits : j'adore partager ses chroniques, il y a un beaucoup d'andouilles qui me tombent dessus).

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  4. Je l'ai entre-aperçue 5 minutes à la grande librairie mercredi et ça m'a ABSOLUMENT conforté dans l'idée de ne jamais lire de bouquins règlements de comptes, encore moins dans la bourgeoisie (gauche ou droite). 1 parce qu'ils ont suffisamment de pognon pour pas leur donner le mien 2 parce que tout ça ne fera pas lever les prescriptions judiciaires. Il en faut pourtant, mais qui pour en parler et décider ? Hein ? 3 je préfère lire autre chose pour me faire bander, histoire de on se pignoler sans avoir honte.

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  5. Lu. Comment dire, ce livre-ci me laisse un goût amer et triste. Le goût de vies gâchées par un crime qu'on ne dit pas et qu'on commence à peine seulement à évoquer sans fard. Comme l'écrit si justement CK et avec beaucoup de nuances et de redites aussi (car il lui faut dire et redire et re-redire pour sinon tuer au moins sortir l'hydre des tréfonds), si le beau-père s'était excusé, avait admis dans le cercle restreint mais essentiel, le livre ne serait peut-être pas sorti. Allons bon voyons, une petite pipe ne mérite pas tant d'égards, disent certains. (Pardon, je m'étrangle).

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    1. Oui. C’est vraiment ça la force du livre. Tu as raison.

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