Votre journée va être fantastique !



Il s'appelle Guillaume. Il est immense. Il a bientôt cinquante ans. Il est toujours de bonne humeur. Même quand il est dans un "jour sans", il est toujours poli, cordial, content de nous voir.
Parfois, on reste avec lui 10 minutes. Parfois, ça peut durer presque une demi-heure.
Il est surdiplômé, ultra cultivé. Il a un avis sur tout et ne rechigne jamais pour papoter et échanger.
La première fois que je l'ai vu, il y a un peu plus d'un an, il voulait qu'on écoute de la musique pendant notre rencontre.
Il nous a réclamé :

  • "The Captain of her heart", de Double
  • "Enough", de Simply Red

Il connaissait les paroles par cœur. 

Chaque date lui inspire un anniversaire historique : la mort de Mitterrand, les attentats du 11 septembre, la dissolution de l'Assemblée en 1997... Les sujets de discussion ne manquent pas.
Evidemment, on fait toujours attention que l'échange ne vire pas au débat car on n'est pas là pour faire de la politique et c'est important d'être à l'écoute sans juger ni donner son avis.
Pour les gens comme moi (pipelette, grande gueule...), c'est une leçon à chaque fois. Ça me remet à ma place et me rappelle pourquoi je suis là et à quoi je sers à l'instant T.

Guillaume a la carrure d'une armoire à glace.

Non parce qu'il est baraqué mais parce que, été comme hiver, il superpose ses 4 ou 5 pulls, blousons, vestes et parkas, qu'il fasse 5° comme 38°. C'est, nous a-t-il expliqué, pour ne pas se faire voler ses affaires lorsqu'il serait absent ou absorbé par autre chose.

De temps en temps, Guillaume porte une perruque. Difficile de savoir pourquoi. L'explication relève de compétences qui ne sont pas les miennes. Mais on sait que quand Guillaume porte sa perruque, l'échange peut être plus compliqué, plus décousu, jamais tendu, mais difficile, parfois pénible.
Guillaume prend toujours 2 cafés légers, rallongés avec de l'eau froide d'une bouteille d'eau qu'on lui laisse.

Il est rare qu'il prenne quelque chose à manger, car Guillaume touche une allocation, tous les jeudis. Alors, avec cet argent, il se fait plaisir : il va régulièrement "au kebab", "au chinois", au "fast-food". Récemment, il nous a même remis un flyer du kebab qu'il avait découvert et qui, selon lui, est le meilleur kebab du coin.
On n'a pas eu le temps de tester mais on le croit bien volontiers. Du coup, on a partagé l'adresse avec les autres, en réunion.

Quand il lui reste de l'argent, Guillaume va au ciné. Le confinement a été très dur pour lui car c'est un vrai cinéphile, comme j'en ai rarement rencontrés. Il attend maintenant avec impatience les 15 jours règlementaires après sa deuxième dose de vaccin anti-covid pour activer son pass sanitaire et retourner au ciné. Si ses calculs sont bons, dans deux jours, il pourra y aller. Je lui ai conseillé d'aller voir Titane et Bac Nord.

Quand on le voit le mardi ou le mercredi, c'est un peu la galère car il n'a plus de thunes et donc c'est plus compliqué pour fumer ou manger.

Hier soir, quand nous sommes arrivés, il était déjà pelotonné dans son duvet, enroulé dans une couverture. Mais...

... Il nous attendait. 

Pour ne pas se refroidir et rester au chaud, il n'est pas venu avec nous "au cul du camion". Nous lui avons préparé ses deux cafés et sa bouteille d'eau. Il avait déjà dîné et était en train de bouquiner des magazines.

Il me tend le magazine qu'il était en train de lire. Je crois que c'était "France Dimanche". 
– "Vous le reconnaissez ?"

Sur la photo, on voit François Mitterrand, Danièle son épouse et un autre visage que je n'ai pas le temps de voir.

– "C'est Mitterrand ! Ça porte sur quoi cet article ?"
–  "Sur les grandes tragédies politiques. Là c'est sur le suicide de Bérégovoy."

Voyant que je réagissais avec moins d'énergie que d'habitude, il me dit :

– "Vous êtes fatiguée, vous..."
– "J'avoue... C'est vrai ! Vous m'avez grillée !"
– "Vous avez mal dormi ?"
– "J'ai fait une petite nuit, alors c'est vrai que là, à presque 23h, je commence à être fatiguée."

Et là, il a eu cette réponse qui a illuminé ma fin de soirée :

"Vous verrez, vous allez dormir comme un loir. Et demain, votre journée va être fantastique. FANTASTIQUE !"

Et on s'est quittés là-dessus.
Alors qu'on regagnait le camion, on l'entendait qui répétait :

– "Fantastique ! Fantastique !"

Guillaume vit dans la rue depuis plusieurs années. Il a "élu domicile" dans un coin qu'on appelle "L'Escale". 
Quand on sait qu'une escale, c'est censé être provisoire, on se dit que la vie est parfois bien cynique.

Et on relativise.

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8 commentaires

  1. C'est vrai qu'il est toujours de bonne humeur 😊

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  2. Si l'on compte ce billet, oui, votre journée à été fantastique ! Merci pour cette belle rencontre par écrans interposés.

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  3. Ta journée a-t-elle été fantastique ?
    L'as-tu fait lire à Guillaume ? Suis curieux d'avoir son sentiment sur ce portrait tout en pudeur, discrétion, honnêteté, me semble-t-il.

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    1. Fantastique, je ne sais pas, mais j'ai tout fait pour en tous cas.
      Nous devons garder une certaine distance avec les gens que nous rencontrons.
      Donc je ne le lui ferai pas lire.

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  4. J'hésite beaucoup à aller voir Bac Nord, j'ai peur pour mon pauvre petit cœur. Je ne supporte que les émotions positives et votre billet m'a requinquée pour la journée, merci à vous !!!!!!!!!!

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    1. C'est en effet un film qui secoue... Merci beaucoup pour votre gentil mot.

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