Xavier ou la puissance des ravages de la rue



Xavier a entre 30 et 40 ans,. C'est difficile de connaître l'âge exact des personnes qui vivent dans la rue, tant la rue est un rouleau compresseur qui abîme les visages, les têtes, les mains, les pieds, les corps, le regard, la peau. Parfois, j'ai l'impression qu'il est plus jeune que moi. D'autres soirs, je lui donne 10 ans de plus.

Xavier

Je maraude depuis le 24 juin 2020, bientôt deux ans, à raison de 3 à 4 maraudes par mois. 
C'est justement ce 24 juin que j'ai rencontré Xavier la première fois. C'était donc ma première maraude d'essai. J'étais en mode observatrice. Le baptême du feu des cafés en poudre et des soupes purées en flocons.
On commençait la maraude avec la responsable d'équipe quand elle a soudain fait demi-tour sur le parking en disant "Ah ! Mais c'est Xavier !".
Nous descendons du camion et la conversation s'engage entre eux.
Xavier était beau comme un sou neuf. Jean impeccable, polo blanc immaculé, veste en jean nickelle, rasé de frais, baskets neuves, et un sourire ultra bright.
J'apprends qu'il vient de sortir de prison et qu'il est motivé comme jamais pour redémarrer une nouvelle vie. L'été est là, les grandes vacances approchent, c'est le moment idéal pour retourner en Vendée auprès de ses proches, de sa famille et de son fils.
Il nous explique que plus jamais il ne redescendra. Et je comprends alors que le verbe "redescendre" a un double sens : redescendre dans les quartiers du bas de la ville et redescendre au au plus bas de la vie.

(Sans doute faisait-il référence à sa vie d'avant la prison. Quand on maraude, on prend les infos que nos usagers veulent bien nous donner. On écoute les histoires qu'ils veulent bien nous raconter. Et on recueille les confidences qu'ils veulent bien nous confier. Sans abuser de questions en retour).

On lui souhaite alors bonne chance, bonne route et bel été. Et on reprend le circuit de la maraude.

Ma responsable d'équipe m'explique alors brièvement quelle fut la vie de Xavier avant la prison : un enchaînement de mauvaises rencontres, une histoire d'amour contrariée, des dérapages en série.

Les démons de la rue

Quelques jours plus tard, je fais la connaissance dans la rue de celle qui fut l'amoureuse de Xavier. Une jeune femme abîmée elle aussi, sans doute violentée et maintes fois agressée (comme c'est le cas des 3/4 des femmes qui vivent dans la rue). Elle évolue en duo avec un jeune homme de son âge qui parle pour elle et répond à sa place. Tous les deux sont très fatigués, souvent sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue, mais nos échanges se passent bien et les rencontres, bien que brèves, sont toujours cordiales.

Je n'aurai pas l'occasion de revoir cette jeune femme. J'apprends quelques semaines plus tard qu'elle est décédée, sans doute d'une overdose.

Nous n'aurons plus de nouvelles de son compagnon de route que nous aurons cherché à chacune des maraudes suivantes.
Marauder, c'est ça aussi. C'est avoir l'habitude de voir les mêmes personnes au même endroit à chaque maraude, puis ne plus les voir, du jour au lendemain. Soit parce qu'elle auront trouvé un abri ou un logement pérenne, soit parce qu'elles seront parties ailleurs, soient parce qu'elles seront décédées. Marauder, c'est accepter de ne pas savoir ce que sont devenues certaines personnes qu'on ne voit plus et qu'on avait l'habitude de voir tous les soirs.

Quelques semaines plus tard, peut-être un mois ou un mois et demi, je ne me souviens plus exactement, au cours d'une maraude dans les "quartiers du bas", nous tombons sur Xavier. 
Fatigué, épuisé, triste et très affecté par le décès de celle dont il fut si amoureux, il était donc "redescendu". Il avait retrouvé le chemin de la rue qu'il cherchait tant à fuir. Il avait retrouvé ses démons, l'alcool, la drogue, la violence et les mauvaises fréquentations. 

Aujourd'hui, Xavier est toujours dans la rue. Il a beaucoup maigri et son visage est triste, marqué, rongé par le froid de l'hiver passé dehors, et les excès qui rythment son quotidien et ses nuits. Ses mains sont crevassés et tordues. Ses jambes sont fines et fragiles et peinent à supporter le poids de son corps et de ses maux. Son regard est perdu et son sourire n'est plus du tout ultra bright... Quand il sourit.

L'espoir

Mais Xavier est optimiste. Son projet de cure de désintox semble se concrétiser. Il aura fallu plusieurs mois pour qu'il devienne possible. Il est plein d'espoir et, comme toujours, comme tous les soirs, reconnaissant qu'on passe le voir.

Xavier, c'est ma boussole. Celle qui montre la puissance des ravages de la rue sur un jeune homme de moins de 40 ans, en seulement 18 mois. 

J'espère que, bientôt, nous ne verrons plus Xavier lors de nos maraudes. 
J'espère que nous ne le verrons plus parce qu'il ne sera plus dans la rue.
J'espère.
Je lui souhaite.

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6 commentaires

  1. Merci pour Xavier, merci pour toutes celles et tous ceux qui comme Xavier dorment au ras du sol pour reprendre l'expression d'Ervé aka @Croisepattes

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  2. Je trouve assez étrange cet emploi que vous faites du verbe "marauder", lequel, dans ses deux acceptions reconnues, est plutôt péjoratif, dépréciateur. Et je me demande quand et comment il a pu s'inverser et prendre la valeur positive que, je n'en doute pas, vous lui donnez certainement.

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    1. Aucune idée. Faudrait que je regarde dans le dictionnaire historique d’Alain Rey.

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