12/10/2012

QG du jour 6 - "Les paroles sont des femelles, les écrits sont des mâles" (Sylvain Maréchal, 1801)

La Liseuse
Henri Fantin-Latour, La Liseuse, fin XIXe

Parmi les idées les moins progressistes des révolutionnaires, on trouve ce projet de loi de Sylvain Maréchal qui visait à interdire aux femmes l'apprentissage de la lecture. 

Donc, à toutes et à tous: bonne lecture!
 
 I.
La Raison veut (dut-elle passer pour Vandale) que les femmes (filles, mariées ou veuves) ne mettent jamais le nez dans un livre, jamais à la plume.

II.
La Raison veut: 
A l'homme, l'épée et la plume.
A la femme, l'aiguille et le fuseau.
A l'homme, la massue d'Hercule.
A la femme, la quenouille d'Omphale.
A l'homme, les productions du génie.
A la femme, les sentiments du cœur.

III.
La Raison veut que chaque sexe soit à sa place, et s'y tienne. Les choses vont mal, quand les deux sexes empiètent l'un sur l'autre. "La lune et le soleil ne luisent point ensemble".

IV.
La Raison ne veut pas plus que la langue française, qu'une femme soit auteur: ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l'homme seul.

V.
La Raison veut que les sexes diffèrent de talents comme d'habits. Il est aussi révoltant et scandaleux de voir un homme coudre, que de voir une femme écrire; de voir un homme tresser des cheveux, que de voir une femme tourner des phrases...

VI.
La Raison maintient ce vieux Proverbe:
"Les paroles sont des femelles, les écrits sont des mâles".
En ce qu'il semble faire les parts et assigner à chacun des deux sexes le talent qui lui convient.
N.B. Toute la sagesse des nations est dans leurs proverbes.

VII.
La Raison veut que l'on dispense les femmes d'apprendre à lire, à écrire, à imprimer, à graver, à scander, à solfier, à peindre, etc. Quand elles savent un peu de tout cela, c'est trop ordinairement aux dépens de la science du ménage. [...]

LII.
La Raison veut qu'en attendant l'entier accomplissement de la présente loi, les femmes s'abstiennent de lire, et même d'assister aux séances publiques ou particulières des Instituts, Académies, Cercles ou Sociétés littéraires, Politiques, ou Veillées des Muses, Musées, Lycées, Prytanées, Athénées, etc.; comme aussi de suivre les catéchismes et les cours, de hanter les bibliothèques, etc. Ce n'est pas là leur place; les femmes ne sont bien que chez elles, ou dans une fête de famille.

Sylvain Maréchal, Projet d'une loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes, Paris, Massé, 1801.

15 commentaires:

  1. un féministe d'avant garde, assurément

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  2. L'instruction était mauvaise et dangereuse. Jusqu'à Jules Ferry, les écoles (religieuses alors) avaient des programmes très différents pour les filles et les garçons. Et pourtant, il y avait des femmes écrivains bien avant, malgré tout. Bien peu, et c'était difficile, mais il y en avait.

    La religion freinait la science, le savoir et réprimait l'instruction des filles. Les études de médecine n'ont pas été ouvertes aux femmes avant 1868, alors que dans les hôpitaux musulmans de l'époque médiévale (très grands hôpitaux, à la pointe de la médecine d'alors) il y avait des femmes médecins, infirmières, etc... pour soigner les femmes.

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    1. Bah oui Suzanne je le sais tout ça. Mais je trouve que ce texte rassemble tous les idéaux d'avant Ferry. D'ailleurs, en terme de contenu des programmes, la différenciation sexuée s'est poursuivie jusqu'à assez récemment.

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  3. Pas tout à fait, pour les idéaux d'avant Ferry. La loi Guizot (environ 1833) obligeait les communes à avoir une école ouverte à tous les garçons (puisque gratuite pour les indigents) et la loi Falloux (1850) a obligé les communes de plus de 800 habitants à avoir une école pour les filles. Et dès 1867, les communes de plus de 500 habitants devaient avoir une école publique pour les filles !
    Jules Ferry n'a fait que parachever le tout, a imposé des écoles dans tous les villages et surtout il a organisé l'Education Nationale telle qu'on l'a connue pendant plus d'un siècle.

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  4. Donc, les idées de votre olibrius étaient en queue de comète, et sont devenues rapidement réactionnaires !

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  5. Un vrai visionnaire ce garçon...

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    1. Bin, oui. Un sacré visionnaire même. Il a seulement préparé un texte de loi qui n'a pas été voté et qui en plus a été appliqué.
      C'est pas beau ça ?

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    2. Heu... Relativisons quand même. En tant que tel, il n'a pas été appliqué. Regardez le commentaire de Suzanne plus haut. Il est clair que le 19ème est loin d'être une siècle progressiste pour les femmes mais il est clair aussi que Jules Ferry a fait beaucoup pour leur scolarisation... cela a été très long certes, mais nous n'avons pas atteint ce que ce brave Sylvain Maréchal prônait. Finalement, ce texte est à la fois un fantasme, l'expression de sa volonté, mais aussi un bilan des temps antérieurs à la Révolution Française.

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  6. Ma réponse était tout en clin d'oeil. Mon idée était de "féliciter" ce brave garçon qu'on rerouve dans certains de nos politiques d'aujourd'hui.

    Suzanne a tout à fait raison de marquer l'importance de l'entrée de l'Ecole dans la sphère de l'ouverture à tous, mais il ne faut pas oublier que peu après guerre, il y avait encore des enseignements différents aux garçons et filles même si le socle était commun. Il ne faut pas oublier non plus l'influence de l'Eglise dans le retard plris dans les connaissances, celle-ci bloquant systématiquement toute recherche qui ne venait pas d'elle et en bonne collectivité haute mysogyne, les femmes étaient exclues.

    Quand au siècle de Jules Ferry, il fut plein de paradoxes, Il était autant démocrate avec l'ouverture de l'Ecole à tous qu'il fut conservateur dans d'autres domaines (cf son discours à l'Assemblée du 28 juillet 1885)

    Un dernier point, l'organisation administrative de la France n'avait rien à voir avec ce qu'elle est maintenant et les toutes petites communes étaient beaucoup plus nombreuses que maintenant. Donc paxs forcément d'école pour les filles.

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